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Arrière plan de l'événement
18 septembre 2019

Violence et sérénité

De la Serbie au Conseil de l'Europe

Snežana SAMARDŽIĆ-MARKOVIĆ 

Le Conseil de l’Europe a été créé, après la Seconde Guerre mondiale, pour éradiquer la violence sur notre continent, en privilégiant le dialogue et la coopération entre les États et les peuples d’Europe. S’il n’a pu empêcher l’explosion de violence dans les Balkans dans les années 1990, il a contribué à intégrer dans la famille démocratique européenne, après les accords de Dayton de 1995, les pays dévastés par la guerre civile. Il a aussi mis en place des mécanismes pour lutter contre la violence au quotidien, notamment celle qui, parfois, ravage les stades de football.

Norvège. Printemps 2003. Tôt le matin.

Nous avions depuis longtemps convenu, mon mari et moi, que les activités professionnelles étaient interdites pendant le week-end. Le temps familial était sacré. Alors, quand mon téléphone mobile a commencé à vibrer, j’ai plongé ma main dans ma poche, et j’ai serré mes doigts autour de lui pour étouffer le son.

C’était une belle journée de printemps. Nous profitions de notre promenade matinale dans la forêt norvégienne de la péninsule de Bygdoy à Oslo, sur un sentier qui borde le fjord, et je pouvais voir des reflets de mer bleue entre le vert foncé des sapins. Notre jeune fils sautait allègrement sur le chemin qui s’ouvrait devant lui, dans et hors des taches de soleil et d’ombre. J’étais heureuse d’être là, un moment sans obligations à l’ambassade, avec mon mari à mes côtés. Et maintenant, le téléphone sonnait.

Un SMS ! Être diplomate et fonctionnaire ne signifie pas nécessairement que l’on sache être une espionne, et si la capacité de vérifier un téléphone portable sans être vu est un prérequis à cette dernière profession, j’ai probablement échoué au test ce jour-là.

Le message était bref et en norvégien. Il disait : « C’est confirmé ! »

Un couple d’âge moyen avançait vers nous sur le chemin tacheté de lumières et d’ombres, et mon enthousiasme augmentait à chaque pas qu’ils faisaient vers nous. Je ne sais pas si c’est l’éclat de la lumière ou mes propres larmes qui m’ont ébloui les yeux. Mais je me suis retrouvée à les regarder en face en me demandant : « Est-ce qu’ils réalisent ce qui vient de se passer ? » Notre fils s’est approché et m’a serrée dans ses bras. « Est-ce qu’il s’en rend compte ? » me demandai-je, mais il continua paisiblement et innocemment à gribouiller sur le sol avec une grosse branche d’arbre qu’il avait trouvée sur le bord du chemin.

J’ai encore jeté un coup d’œil au téléphone, subrepticement, pour être sûre des mots. Oui, j’avais bien lu. Le message venait de Haakon, un ami personnel et chef de la délégation norvégienne à l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe. Il avait été d’une grande aide et d’un grand soutien à nos efforts tout au long du processus d’adhésion. Il avait compris ce que cela signifierait pour la Serbie, avec son histoire mouvementée, son héritage douteux de violence, de devenir un État membre du Conseil de l’Europe. Et maintenant, c’était confirmé !

Comme je savais qu’il comprendrait, j’ai montré à mon mari pourquoi j’avais rompu notre accord familial. Et à la frustration de notre fils, nous nous sommes assis sur le banc le plus proche pendant un moment, de sorte que je puisse contacter immédiatement le directeur du département européen du ministère des Affaires étrangères à Belgrade, afin d’avoir confirmation de la grande nouvelle.

J’étais transportée de joie et en même temps submergée de chagrin. Nous avions finalement obtenu l’adhésion au Conseil de l’Europe. Nous allions jouer notre rôle au sein de l’institution unique au monde dont le mandat est de promouvoir la démocratie, les droits de l’homme et l’État de droit. Mais avons-nous obtenu l’adhésion parce que nous avions rempli les critères et satisfait aux conditions d’adhésion ? Ou était-ce dû au terrible sacrifice de sang que notre pays venait de subir, trois semaines auparavant, le 12 mars 2003, lorsque notre Premier ministre, Zoran Djindjic, avait été assassiné ?

Mon mari m’aidait à trouver mes pas. Quelles qu’en soient les raisons et malgré les pertes subies, il insistait sur le fait qu’il importait maintenant d’aller de l’avant. L’attente était terminée et les dés étaient maintenant jetés. Au fur et à mesure que nous avancions sur le chemin, mon esprit bouillonnait de questions. J’avais été très active pour obtenir le soutien de notre adhésion au Conseil de l’Europe, c’était ma tâche professionnelle et ma mission personnelle. Ce changement influencerait-il vraiment mon pays ? Quelle différence cela ferait-il pour ma propre vie ? Et comment cela affecterait-il mon petit garçon ? Était-ce vraiment si important pour notre avenir ? Le bruit des vagues se fracassant sur le rivage rocailleux en contrebas filtrait à travers les arbres, une invitation à poursuivre notre marche vers la plage. Mais à ce moment-là, le bourdonnement de mon portable a rompu à nouveau la sérénité silencieuse de notre vie privée.

C’était la réponse du directeur à Belgrade. Elle tenait en un seul mot : OUI !!!

Serbie. Printemps 2010. Midi.

Lorsque j’ai été nommée ministre de la Jeunesse et des Sports de Serbie, en mai 2007, nous étions déjà membre du Conseil de l’Europe depuis quatre ans. Pendant ce temps, nous avions travaillé dur pour répondre aux nouvelles normes de la démocratie, en participant aux activités organisées par le Conseil de l’Europe et en élaborant des stratégies pour la jeunesse qui répondent aux critères fixés par ses experts. Et il nous semblait que nous avions fait des progrès raisonnables.

Mais un jour, après avoir assisté à plusieurs réunions à l’extérieur, je suis arrivée en retard au ministère, où régnait un grand tumulte. Je m’étais à peine installée avec mes papiers qu’on frappa à la porte. C’était très surprenant de voir mon chef d’état-major, habituellement calme, faire irruption dans la salle après une pause, à peine poli. Il était en compagnie du responsable de la communication, et tous deux étaient clairement inquiets. Les journalistes avaient appelé toute la matinée. Qu’est-ce qu’on pourrait bien leur dire ? On m’a expliqué qu’il y avait eu un sérieux cas de hooliganisme en Belgique, un affrontement violent entre les supporters de l’Étoile rouge de Belgrade et des habitants de la région. Et la presse voulait savoir ce que nous allions faire.


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Snežana SAMARDŽIĆ-MARKOVIĆ
Depuis 2012, elle est directrice générale de la Démocratie au Conseil de l’Europe, en charge des grands domaines politiques tels que la protection de la dignité humaine, l’égalité des sexes, les droits de l’enfant, les droits des minorités, la lutte contre la discrimination, l’éducation, la culture et la jeunesse, la démocratie locale. Auparavant, elle a travaillé au ministère des Affaires étrangères de Serbie, avant d’entrer dans la vie politique de son pays en tant que ministre adjointe de la Défense (2005-2007) et coprésidente du groupe Serbie-Otan sur la réforme de la défense. Membre du conseil de fondation de l’Agence mondiale antidopage, ministre de la Jeunesse et des Sports (2007-2012) et présidente du Fonds des jeunes talents de la République de Serbie.