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13 九月 2019

Aux confins de l'Europe

1992-1998

Hans-Peter Furrer

Heureusement (ou non ?) au début des années 90 le Rapporteur de l’Assemblée Parlementaire du Conseil de l’Europe sur les frontières de l’Europe, M. Reddemann, a découvert que l’Encyclopédie britannique était un produit américain et ne pouvait donc pas obliger les Européens à suivre la thèse de ses géographes que la crête du Caucase formait la frontière de l’Europe. Pour l’Assemblée, il était acquis que les Etats du Sud du Caucase qui venaient de récupérer leur indépendance pouvaient aspirer à devenir Membres du Conseil de l’Europe, toutes conditions matérielles et formelles remplies par ailleurs.

Or, en été 1992, à la faveur de la Présidence turque du Comité des Ministres, M. Cetin, Ministre des Affaires étrangères de la Turquie, a pris l’initiative de jeter les filets encore plus loin, en proposant des visites d’une délégation composée de lui-même et de Mme Catherine Lalumière, Secrétaire générale du Conseil de l’Europe, dans quelques pays également redevenus indépendants en Asie centrale entre autres. De mon côté, je devais accompagner et assister Mme Lalumière. L’itinéraire soumis à la délibération des Délégués des Ministres à Strasbourg comprenait, après Kiev (Ukraine) et Tbilissi (Géorgie), notamment Alma Ata (alors encore capitale du Kazakhstan), Bishkek (Kirghizstan) et Taschkent (Ouzbékistan). Les contacts en Asie centrale n’ont pas eu de suites substantielles pour le Conseil de l’Europe (hormis l’assistance de la Commission de Venise au Kirghizstan), mais ils ont permis à la Turquie de mettre en évidence ses attaches et intérêts dans la région.

Une heure après notre envol de Taschkent M. Cetin m’interpelle (nous survolons à l’instant l’aire du fleuve Amu-Darya, cependant je me retiens de lui faire remarquer que nous sommes au dessus du pays d’Alexandre le Grand, alors que deux jours avant il nous a fait observer avec attention Tschimkent, étant le lieu d’origine des peuples turques…), M. Cetin donc m’interpelle d’un air anxieux disant qu’il vient d’être alerté par le pilote d’un manque dangereux de carburant, tout à fait insuffisant pour atteindre notre dernière étape, Ankara. Il faut donc trouver sans faute un aéroport dans la proximité pour le ravitaillement sinon… Ce disant il déploie sur mes genoux une immense carte de la région et commence à chercher : au Turkménistan ? au Kazakhstan ? en Iran ? Tout naturellement – car j’ai pigé – je mets le doigt sur Baku, Azerbaïdjan ; ça y est, s’exclame-t-il, c’est effectivement le plus proche et le plus sûr. Mais il faut avoir l’assentiment de la Secrétaire générale, cette destination n’ayant pas été soumise à la délibération des Délégués des Ministres dont certains pourraient ne pas s’amuser. Il me prie de lui parler – je m’exécute. Elle, qui avait la veille courageusement affronté les invitations à la danse (!) du Président ouzbèque Karimov, réfléchit une seconde et dit avec un clin d’oeil : Entre périr et Baku, je choisis le second. - Nous nous approchons donc de l’aéroport de Baku en survolant de près de vastes champs désolés d’exploitation pétrolière ; sur terre, nous restons assis (pas de peine de sortir alors qu’il ne s’agit que d’un stop de ravitaillement) mais le pilote nous avertit que c’est trop dangereux.

Sortis de l’avion nous nous trouvons – c’est la matinée du dimanche 19 juillet – sur le devant déserté de l’aéroport, mais (quelle surprise !) nous tombons sur un Monsieur très distingué qui y promène son caniche. M. Cetin nous présente son collègue M. Gassimov, Ministre des Affaires étrangères de l’Azerbaïdjan. Pas question de refuser : il nous convie dans un salon où se déploie un gigantesque « petit déjeuner » dans une mer de fleurs ; on s’installe et aussitôt, après l’échange des civilités, commencent les pourparlers, sur la situation dans le pays, la mission du Conseil de l’Europe, les aspirations du pays et son espoir qu’elles trouveront un écho favorable etc. etc.

Bien joué, M. Cetin ! Mais l’Azerbaïdjan n’était pas première dans la course à Strasbourg, elle était précédée par l’Arménie qui, deux mois après la reconquête de l’indépendance a délégué son Ministre des Affaires étrangères le 2 décembre 1991 à Strasbourg où il a fait part de l’intention de son pays d’adhérer au Conseil de l’Europe. La Géorgie a suivi le pas en novembre 1992.

[PS. Un incident (amusant ?) à Baku, plus tard, en juillet 1996, lors d’une rencontre entre le Président Aliyev – qui à cette occasion transmet la demande d’adhésion au Conseil de l’Europe – et le Président du Comité des Ministres (alors M. Kallas, Estonie) et le Secrétaire général (M. Tarschys) : ce dernier pose la question de la contribution du Conseil à la solution du conflit du Nagorno Karabakh. M. Hassanov, ce jour Ministre des Affaires étrangères, passe au Président Aliyev un message qu’il vient de gribouiller sur un petit billet. Le Président le lit et dit aussitôt : Donnez-nous votre Directeur politique en otage jusqu’à la solution du problème, nous lui garantirons un traitement excellent, sinon exquis, selon notre tradition ancestrale. M. Tarschys donne allègrement son accord… - A figurer que j’y serais toujours !]

Il faisait un noir profond, impénétrable, quand notre avion a atterri, venant d’Amsterdam, à Erevan le 11 octobre 1995 à minuit 30 (dans l’avion nous avons pu parler à M. Maresca, diplomate américain qui devait plus tard nous causer maintes difficultés au sein de l’OSCE à Vienne). Nous, c’était un petit groupe de collègues du Secrétariat à Strasbourg, envoyé en Arménie pour des contacts avec plusieurs Ministères ; notre mission était d’expliquer les conditions d’admission au Conseil de l’Europe, d’explorer l’évolution et les besoins du pays, y compris les perspectives de solution du problème du Nagorno Karabakh, et d’élaborer des programmes de coopération et d’assistance à la transition vers la démocratie, l’état de droit et la garantie des droits de l’homme (ce que nous appelions le Mantra du Conseil de l’Europe). Il faisait noir parce qu’il n’y avait à peu près pas de lumière électrique, ni dans le pays, ni dans la ville (suite lointaine du désastreux séisme de 1988 ?), touchés seulement ici et là par un éclairage spectral des phares de la voiture qui était venue nous chercher à l’aéroport. Même obscurité à l’hôtel : des lampes s’allumaient successivement au-dessus de différents guichets où l’un après l’autre nous devions nous enregistrer, changer nos dollars contre de gros faisceaux de billets de monnaie locale, aussitôt déposés dans encore un autre guichet en règlement de la facture…

Pendant deux jours nous traversons la ville construite selon un plan carré, de Ministère à Ministère – celui de la Justice est significativement un large chantier, parfois dangereux de pénétrer ou de traverser – et le soir nous évitons à peine avec une lampe de poche de tomber dans des trous d’autres chantiers dans les rues, et nous ne trouvons pour nous consoler qu’un cognac, médiocre et russe de surcroît, dans un bar russe ! Meilleures consolations : une soirée conviviale chez l’Ambassadrice de France, avec d’autres Ambassadeurs de pays membres du Conseil de l’Europe ; mais aussi la visite du splendide Musée des Manuscrits où nous pouvons admirer une multitude de livres du Vème siècle, entre autres un texte d’Aristote en traduction arménienne qui en constitue l’unique source connue. C’est là que nous saisit l’impression de nous trouver dans un lieu et parmi un peuple qui ont participé et contribué aux origines de notre Europe, de notre héritage et patrimoine européen, impression renforcée par la vision éthérée du majestueux Ararat aux cimes enneigées et étincelantes au-dessus des brumes, présent mais lointain et inaccessible au-delà de la frontière, et la visite bien au-dessus de la ville du Monument commémoratif de la déportation et du génocide de 1915, drame prémonitoire des souffrances que les nations européennes allaient s’infliger les unes aux autres durant tout le siècle alors amorcé. Enfin, cette même impression, d’une profondeur semblable, à Etchmiadzine, cathédrale et siège du « Catholicos », chef de cette Eglise chrétienne adoptée aux alentours de l’an 300, qui a fait de l’Arménie le premier royaume chrétien officiellement reconnu et qui a semé à travers le pays 4 tout entier des lieux de culte, des monastères et des ermitages aux relents mystiques.

Au départ, presque hallucinant, notre avion doit effectuer d’interminables spirales audessus d’Erevan pour atteindre l’altitude de 9000 mètres exigée pour le long survol du plateau de la Turquie jusqu’aux îles grecques de la mer égéenne, spirales qui mettent devant nos yeux plusieurs fois à tour de rôle l’Ararat resplendissant au Sud, l’Aragaz plus petit et sombre au Nord et le plateau reluisant du lac de Sevan à l’Est, souvenir indélébile d’un coin toujours mystérieux de notre Europe.

[PS. Le conflit du Nagorno Karabakh nous a également hantés bien plus tard lors de la visite d’une délégation du Secrétariat en Azerbaïdjan en mars 1998 : on nous fait rencontrer loin de Baku dans la steppe (presque le désert) des familles de réfugiés du Nagorno Karabakh ; elles vivent avec leurs nombreux enfants misérablement dans des wagons de train désaffectés et délabrés et montrent des signes de profond désespoir et de vaine nostalgie de leur pays d’origine, sans perspective d’avenir. Estce que les autorités les laissent là délibérément, afin de rappeler et de maintenir en mémoire un conflit qui va se pétrifier ?]

Des échanges politiques approfondis avec la Géorgie ont eu lieu lors de la visite du Président du Comité des Ministres (M. Kallas, Estonie) et le Secrétaire général (M. Tarschys) à Tbilissi les 14 et 15 juillet 1996. Le Président de la Géorgie, M. Shevardnadze, ami déclaré du Conseil de l’Europe depuis la visite historique de M. Gorbatschov à Strasbourg en juillet 1989, et le Ministre des Affaires étrangères, M. Megarashvili, ont fait preuve d’une ouverture vraiment cordiale pour les avis et propositions de leurs interlocuteurs quant aux divers aspects de la transition démocratique de leur pays. Des discussions détaillées ont également été menées aux Ministères de la Justice et de l’Intérieur. Pour sortir de ce dernier Ministère, situé un peu à la périphérie de la ville, mes collègues et des fonctionnaires géorgiens s’engageaient nombreux dans l’ascenseur visiblement vieillot du 5ème étage de sorte que, pris d’un accès de claustrophobie, je me suis enfui dans les escaliers. Et promptement, l’ascenseur à peine parti, s’arrête entre deux étages - impossible d’en sortir, impossible de le faire bouger, impossible d’alerter un quelconque service de sécurité (c’était un dimanche !). Après une assez longue attente (ponctuée de gémissements étouffés…) le salut vient du courage de notre ami Jiri Vogl et de son know-how des secrets de la technologie soviétique (acquis dans sa jeunesse lors de fréquents voyages avec son père à travers de larges pans de l’Union soviétique) : il ouvre le toit de la cabine et sort en grimpant au-dessus, là il manipule adroitement les câbles de suspension et de commande et d’ obscures mécanismes de blocage et de déblocage – et voilà que l’on descend doucement et l’on sort sain et sauf. Faut-il une autre preuve de l’efficacité de l’assistance du Conseil de l’Europe ? – Evidemment, notre groupe rejoint avec retard nos chefs de délégation pour l’entretien avec le Président Shevardnadze, qui nous console cependant en disant qu’en nous attendant on s’est borné à échanger quelques propos plutôt philosophiques.

En novembre-décembre 1997 nous nous sommes engagés avec le concours de l’OSCE (l’Ambassadeur Libal de l’Allemagne) dans un projet presque aventurier : un séminaire mixte entre Ossètes et Géorgiens d’abord à Tskinvali (capitale de la région Ossétie du Sud) sur le thème « Structures d’Etat dans des situations ethniques complexes » et ensuite à Tbilissi sur « Sécurité démocratique – Sécurité régionale ». Quelques vingt jeunes gens de chaque côté y ont participé ensemble, ceux et celles de l’Ossétie du Sud se présentant comme fonctionnaires débutants de leurs propres affaires étrangères, et ce n’est qu’après de longues hésitations qu’ils ont accepté (ou reçu la permission) de sortir de Tskinvali pour se rendre à Tbilissi (où quelques-uns n’ont cependant pas caché leurs regrets de ne pouvoir librement se déplacer dans le monde extérieur comme leurs collègues de Tbilissi sauf d’emprunter le tunnel vers la Russie au Nord…). De notre côté nous étions accompagnés et assistés par des experts en droit et pratiques constitutionnels venant de plusieurs pays à composition fédérale, qui n’ont pas seulement présenté des exposés mais aussi alimenté des discussions bien vives. Qu’est-ce qu’on pouvait en conclure ? C’était une expérience non concluante et une amère déception causée par l’absence de tout suivi réel, due à l’incapacité du Conseil de l’Europe de mobiliser les ressources d’envergure nécessaires pour soutenir une action durable et orientée vers un objectif bien déterminé.

Une troisième rencontre significative avec la Géorgie était celle de septembre 1998, qui a duré plus d’une semaine (du 13 au 20) et pendant laquelle j’étais accompagné pour la première fois par ma femme Regina. Après les entretiens d’office, mais néanmoins constructifs, à Tbilissi, c’était le séminaire organisé conjointement par les Ecoles d’études politiques (le Conseil de l’Europe avait assisté à leur conception et création) de Moscou (Mme Lena Nemirovskaja) et de Tbilissi (M. Achvlediani) à Gudauri, dans un hôtel (« Marco Polo ») construit sous le régime soviétique par les Autrichiens à plus de 2000 mètres au-dessous du Col de la Sainte Croix (antérieurement Grande Route Militaire de Géorgie), qui traverse le Caucase vers la Russie. Pour y accéder, le Président du Parlement M. Zvania (il devait nous suivre le lendemain par hélicoptère pour assister au séminaire) nous a prêté sa voiture de service et son chauffeur, une lourde et large américaine maîtrisant à peine une route qui s’était perdue dans le lit desséché et affreusement labouré par un puissant torrent (l’Aragvi). Le séminaire était une excellente opportunité pour de jeunes aspirants politiques des deux pays de s’affronter dans le débat en y trouvant le respect de positions politiques adverses, et pour moi de m’entretenir avec Yuri Senokossov (mari de Lena) sur l’oeuvre de son maître, le philosophe géorgien Merab Mamardashvili.

Le lendemain j’aurais dû me rendre à Tskinvali, la capitale de la région Ossétie du Sud, pour des contacts assez aléatoires, mais un méchant lumbago (la route dans le ravin !) m’en dissuadait. Cependant, après des soins miraculeux prodigués par un médecin appelé d’urgence, à 2000 mètres au milieu du Caucase ( !), avec de puissants médicaments provenant de stocks de l’armée américaine, il ne m’a pas empêché de franchir le col avec Regina en petite voiture avec chauffeur et de descendre de l’autre côté dans les profondes et sauvages Gorges de Darial (dans l’antiquité Porte du Caucase, voire même Portes d’Alexandre) jusqu’à la proximité de la frontière russe et de la route de Vladikavkas (autre lieu où nous avons plus tard osé organiser un séminaire sur un terrain politiquement miné). Remontés dans la vallée du Kasbegh, sur le col, qu’est-ce que nous entendons dans le brouillard? N’est-ce pas du pur dialecte alémanique de Suisse centrale ? Et bien, se montrent deux hommes en uniforme, à pied, leur véhicule étant tombé en panne un peu plus loin, se rapprochent et se présentent tout aussi surpris que nous deux : ce sont des officiers de l’armée suisse au service de la mission d’observateurs de l’OSCE en Géorgie. Et au-dessus de cette rencontre fortuite et insolite flotte dans toute sa splendeur un drapeau bleu aux douze étoiles arboré là à l’occasion de notre séminaire !

Le surlendemain, c’était le 17 septembre, Regina et moi avons été propulsés vers encore une autre aventure, une visite à Batumi, la capitale de la région Adcharie, au bord de la Mer Noire, sur invitation du Président de la région, M. Abachidze. Nous y avons été escortés par un convoi de deux voitures de police, l’une devant, l’autre derrière la voiture officielle, et qui s’élançaient à une vitesse vertigineuse sur des routes de qualité variable et parfois douteuse (il s’y promenait même des poules et des vaches), pour une croisière de 5 heures se terminant à 22.30 heures devant le bâtiment de la Présidence d’Adcharie, où M. Abachidze nous attendait pour un dîner officiel avec plusieurs dignitaires et membres de sa famille. Ce dîner devait durer jusqu’à 2.30 heures le lendemain. Il y avait discours et réplique, discours et réplique etc. etc., à n’en pas finir. M. Abachidze s’étend longuement sur ses mérites pour le renouveau de la cité (à visiter les jours qui suivent) et le développement de la région, sur ses difficultés avec le Président Shevardnadze et l’administration centrale et leur prétendue hostilité personnelle contre lui-même (projection de vidéos appropriés à l’appui…), ce qui l’a amené à instaurer des contrôles aux frontières de la région, à cesser le transfert vers Tbilissi des recettes douanières, à réclamer pour la région un statut officiel dans des instances européennes de pouvoirs régionaux indépendamment des autorités centrales, et enfin, à réfléchir à un rapprochement avec la Russie, voire la Turquie voisine (non pas sans se vanter en même temps de la résistance, mortelle dans un cas, de ses ancêtres aux tentatives de domination de ce même pays dans le passé). Quand, après les gentillesses de convenance, j’exprime des réserves à propos de toute velléité de sécession contraire au droit international et aux principes démocratiques et de droit maintenus par le Conseil de l’Europe, il se fâche tout rouge, ce qui me fait répéter les gentillesses à l’égard de sa personne, sur quoi il se lève brusquement, contourne en courant la grande table et s’approche de moi … pour m’embrasser !

Après ce dîner somptueux et un peu surréaliste, M Abachidze nous fait reconduire dans sa voiture blindée (la nuit est pleine de menaces!) dans une résidence officielle assez coquette, mais semblant abandonnée, près de Kobuleti, à une trentaine de kilomètres de Batumi, sur les rives de la Mer Noire. L’on tombe rompu dans les lits, se réveille aux cris des oiseaux, constate que l’eau courante est soit glaciale, soit chaude bouillante (ce qui motive notre collègue Koedjikov de se laver dans les eaux maritimes), mais on se régale d’un très bon café servi joliment sous les arbres du parc.

La suite, c’est deux journées pleines de surprises. Ramenés à Batumi, à travers une nature luxuriante qui rappelle la côte d’Azur, nous sommes conviés à 11 heures par M. Abachidze à un (petit) déjeuner copieux qui, avec des échanges un peu moins tumultueux que ceux de la nuit, dure jusqu’à 15 heures. Ensuite, visite d’une Maternité (en l’honneur de Regina) ultramoderne et munie de la plus récente technologie (qui a les moyens de s’y faire soigner ?), du Musée, de l’Université (des fonctionnaires du Conseil de l’Europe devraient y venir comme enseignants), du Centre Juif et de la Synagogue, de la Douane à Sarpi (frontière avec la Turquie) et, après le dîner du Président, du Théâtre où l’on donne un concert public en l’honneur des hôtes de Strasbourg.

Le lendemain, même procédé avec visite d’une usine de fabrication de matériel de construction (apparemment gérée par des Suisses…), du port avec ses importantes transformations et adaptations au trafic combiné maritime-ferroviaire (où M. Abachidze saisit l’occasion de nous montrer les bateaux de plaisance ultra-rapides construits par une de ses propres entreprises, et de séduire ma femme en l’emmenant faire avec lui un tour épatant de démonstration, qu’une peur blanche me fait refuser pour ce qui est de ma personne) et d’un nouveau boulevard de promenade pour lequel on vient de raser tout un ensemble d’habitations (des membres de familles évincées se rapprochent de nous pour se plaindre mais sont éconduits de force…). Enfin, on a organisé une importante réception avec déjeuner sous une tente dans les ruines du Château Gioni où M. Abachidze insiste à me montrer ce qui, d’après lui, doit être le tombeau de l’Apôtre Matthias. Je ne peux pas me dérober à une conférence de presse pendant laquelle j’essaie avec peine (et avec succès ?) d’établir un équilibre entre, d’une part, remerciements et appréciations et, d’autre part, rappel des principes du Conseil de l’Europe comparés aux pratiques et visées politiques apparentes dans la région, des solutions satisfaisantes et durables ne pouvant être facilitées que par l’adhésion de la Géorgie, 8 toutes conditions remplies, au Conseil de l’Europe, dans son intégralité et avec une structure de l’Etat qui puisse accommoder les diversités régionales. (A noter que la Géorgie a été admise comme membre du Conseil le 27 avril 1999 et qu’en 2004, le Président géorgien Saakashvili a réussi sans trop de difficultés d’évincer M. Abachidze et de le faire s’exiler avec sa famille à Moscou).

La visite de Batumi a pris fin à pris fin à 17.00 heures le 19 septembre. Nous avons regagné Tbilissi à 21.30 heures, temps record (également en termes d’angoisses!). Au « Betsy’s Place », hôtel pittoresque dans une des rues en pente de la vielle ville, fondé et géré depuis des années par une Américaine de Chicago et que semblaient fréquenter tous les visiteurs occidentaux, nous attendait patiemment l’Ambassadeur Libal pour un dîner aux chandelles sur le toit et sous la lune, avec un « debriefing » des évènements vécus, utile également pour l’OSCE.

La nuit fut extrêmement brève car il fallait être à l’aéroport à 3 heures du matin pour le vol Swissair de 4 heures. Dernière surprise, arrivés dans le hall de départ nous sommes aussitôt salués et entourés par un groupe de connaissances très joyeux, quelques-uns plutôt hilares – c’étaient des participants du séminaire de Gudauri venus nous dire au revoir après une excursion plus que réussie dans la région proche du Kalkheti, connue pour ses vignobles et ses petits débits de vin cachés sous les arbres et dans les bosquets. Nous étions très touchés et nous avons partagé ce sentiment pendant le vol pour Zurich avec nos amis Alvaro Gil-Robles et sa femme (Alvaro, qui est devenu plus tard le premier Commissaire du Conseil de l’Europe pour les Droits de l’Homme, 1999-2006, avait également participé comme expert au séminaire de Gudauri). Fatigués mais satisfaits nous avons clôturé ensemble cette aventure avec un déjeuner dans le restaurant de l’aéroport de Zurich.

[PS. Comme l’Arménie, la Géorgie nous a frappés par la richesse et la variété de ses ressources culturelles. Nous avons visité le Musée des Arts à Tbilissi avec son extraordinaire collection d’émaux sur or cloisonné, icônes et orfèvreries raffinées, de coloris très vifs et de dessins très variés, à côté d’un grand ensemble d’objets de culte et de vêtements de cérémonie. La chrétienté géorgienne est presque aussi ancienne, sinon officielle, que l’Eglise arménienne et elle a légué de nombreux monastères, cathédrales et églises d’un âge vénérable comme ceux que nous avons pu visiter : la Cathédrale somptueuse de Meskheta aux immenses colonnes près de Tbilissi, le Monastère du VIème siècle sur la colline de Zvari et l’Eglise-Fort Ananuri au-dessus du Lac de Zhinvali sur la Grande Route Militaire. A mon regret je ne peux parler de la littérature géorgienne que l’on dit très riche et originale. Quelles évidences de l’apparence de ce pays aussi à notre Europe, bien que situé aux confins de celle-ci.]